Il y a quelques semaines, je vous ai partagé un article sur les réseaux sociaux (via mon compte perso @jadespaper) qui vous a beaucoup plu : les réactions ont été nombreuses, nous en avons discuté ensemble et surtout c’est un article que vous avez beaucoup partagé. Et ça, c’est extrêmement révélateur. Comme si c’est un message que vous vouliez porter, relayer, transmettre à titre individuel et pas seulement recevoir. 

Cet article, « Ces 25-35 ans qui ne veulent plus faire carrière » paru dans Madame Figaro traitait, vous l’aurez compris, de l’ambition de la génération Y et de son rapport au travail. Sujet que je trouve à la fois essentiel et passionnant. 

Et puis il y a quelques jours, j’ai écouté l’un de mes podcasts favori, VLAN ! par Gregory Pouy, qui recevait Paul Douard, rédacteur en chef du magazine Vice France pour parler de « l’anti-ambition », sorte de mode de pensée (et de vie) que l’invité explique cultiver. 

Quand je fais l’état des lieux de ce que j’observe à titre personnel, en regardant ce qui se dit ou se fait autour de moi, à Paris ou en Martinique, à travers mes amis, ancien collègues ou connaissances, mais aussi ce que je lis ou écoute sur le sujet, je constate qu’il y a en réalité deux grands courants. 

L’un majoritaire et largement relayé dans les médias et sur les réseaux sociaux, quoi qu’ils veulent bien nous faire croire. C’est celui de l’injonction à une forme de « réussite » telle qu’on l’a conçue jusqu’à maintenant et qui nous est, dans l’état d’esprit, hérité de la génération de nos parents : 

Il faut réussir financièrement, réussir socialement, optimiser son temps, être performant, avoir toujours de nouveaux objectifs, de nouveaux projets, de nouvelles possessions, dépasser ses limites, être le plus beau possible, être en permanente croissance, gravir les échelons, lancer sa startup, progresser. Bref, il en faut toujours plus. Et si possible, il faut également faire tout cela dans l’ordre : faire des études, puis décrocher un super job, puis se marier, puis fonder une famille, puis élever ses enfants avec succès, etc. 

C’est, encore maintenant, et malgré quelques contre-exemples, le discours largement dominant, peu importe l’enveloppe qu’il revêt, et peu importe le niveau social ou la localisation géographique finalement. Un discours qui suggère d’ailleurs une certaine forme de mépris envers ceux qui ne font pas ce choix, et qui ne partagent pas, pour plusieurs raisons, cette vision de la vie.

Et puis il y a l’autre discours, encore minoritaire, mais qui jouit en ce moment d’une image plutôt séduisante dans les médias (qui adoooorent les story-tellers de talent sur le sujet) : c’est celui qui revendique un nouveau modèle de pensée. On peut l’appeler « l’anti-ambition » le « slow-work » ou slow life d’ailleurs. Une forme de lâcher-prise vis à vis de la réussite, une forme de contentement, de minimalisme. On a en tête ces anecdotes de cadres sup’ qui quittent des jobs de rêves, changent complètement de vie ou encore ces docus Netflix qui retracent ce types de parcours. Une forme de « révolte des premiers de classe » (titre d’un bouquin très interessant sur la question) qui veulent reprendre le contrôle de leur vie et se réapproprier leur liberté. 

Ce qui est intéressant avec cette deuxième posture, c’est que, bien qu’elle ne concerne qu’une très grande minorité de personnes en réalité (plutôt des urbains, CSP+, privilégiés, qui justement peuvent se permettent ces virages à 180 degrés), nombreux sont ceux qui se reconnaissent, d’un point de vue idéologique, dans ce discours à contre-pied du modèle prédominant et pour qui cela reflète leur façon de penser « au fond », s’ils faisaient abstraction de leur contraintes personnelles, matérielles ou familiales. 

Si je devais faire une synthèse de ce que je lis, observe et pense, je dirais qu’en réalité notre génération, au sens large du terme, a une ambition débordante, mais que cette ambition a simplement changé de visage. 

Exit le modèle unique de réussite, la course à l’optimisation et à la performance permanente. Exit aussi, ce fantasme vis à vis d’une prétendue volonté de la génération Y d’avoir une vie facile, exsangue de toute contrainte. Non tout le monde ne rêve pas de devenir « influenceur » dont la principale mission serait (prétendument) de se mettre en scène. Non tout le monde au sein de cette génération ne rêve pas non plus de télé-réalité et d’argent facile (même si c’est complètement OK d’aspirer à ça). Non, nous ne rêvons pas tous non plus de devenir des startupers à succès, qui viennent faire de belles interviews sur BFM.

En revanche, oui, nombreux sont ceux qui veulent une certaine liberté dans le COMMENT ils exercent leur job, qui rejètent le présentéisme et l’inertie du modèle pyramidale de certaines entreprises, bourré de process et qui tue toute forme d’innovation. Nombreux sont ceux qui souhaitent une revalorisation sociale de certaines compétences comme l’artisanat ou le travail manuel. Nombreux sont ceux qui veulent une redéfinition des élites car ils ne se retrouvent plus dans ce qu’elles sont et incarnent aujourd’hui. Nombreux sont ceux qui veulent redéfinir leur rapport au temps et à l’espace (on pense notamment au rapport vie pro/ vie perso, aux exodes urbaines, aux travailleurs nomades, aux coworking, aux modes de transport, au télétravail etc.)

Je crois que ce qui caractérise l’ambition des 20-35 ans aujourd’hui est en réalité leur volonté et leur capacité à créer leur propre modèle de réussite directement en lien avec leurs besoins profonds. Cela inclura forcément un gros travail de connaissance et d’exploration de soi (mais vu le boom du « développement personnel » (livres, podcast, thérapies, yoga, retraites, émissions…, je pense que cette démarche est bien enclenchée) et je crois que ce n’est que le début d’une révolution bien plus globale, qui redéfiniras nos représentations, nos modèles et nos aspirations. 

Pour ma part, je me languis de voir la société changer de visage et je me réjouis d’y participer à mon échelle. À une époque où l’espérance de vie ne fait que croître et où la médecine nous permet d’être en meilleur santé plus longtemps, je crois qu’il est grand temps d’explorer le champs des possibles, notamment professionnels, avec le moins de barrières psychologiques ou sociales possible. C’est d’ailleurs assez formidable, de constater que ce « mouvement » de redéfinition du parcours professionnel, ne s’arrête pas aux frontières de la génération Y et qu’il touche tous les âges et tous les secteurs.

En effet, bien qu’elles soient encore anecdotiques, qu’il est inspirant de lire ces changements de vie de personnes pourtant installées dans des carrières à succès et qui relatent leurs virages à 180 degrés pour suivre – enfin – la voie dont elles avaient toujours eu l’intuition.