Quand j’ai lu en classe de philosophie cet ouvrage de Sartre, transposition d’une conférence qu’il avait prononcée en 1946, ce fut avec le sentiment que les idées infléchiraient désormais le sens de mon existence. En effet jusqu’alors je suivais le cours évident tracé par la société et mon éducation familiale, avec pour boussole morale les idéaux civiques et religieux qui en vérité se présentaient de manière plutôt négative et abstraite : ne pas déroger à la loi, être utile et bienveillant, pardonner, se connaître pour se maîtriser…

Et voilà qu’un penseur s’adressait à moi dans un bref ouvrage tonique et salutaire en m’enjoignant ce que je résume ainsi : « assume ton existence personnelle, ce sont tes actes et tes engagements qui fondent tes valeurs, même ton amour n’a aucun prix s’il demeure en ton cœur comme simple virtualité, car toute notre subjectivité ne vit que de s’incarner dans le concret, le partage réel, la réalisation de projets…c’est ta liberté de choisir ainsi les manifestations de ton être profond, d’accepter la finitude de ta condition, de forger ta vie selon l’image que tu te fais de l’humanité ».

Moi qui croyais encore qu’il suffisait d’avoir une « belle âme » pour être humain et heureux, voici que j’étais précipité hors de moi et requis d’agir et d’actualiser le legs moral que je gardais en dépôt ! Du coup, j’analysais ma situation dans le monde et je voyais que l’idéalisme de la bourgeoisie (la justice, le droit, la démocratie, le savoir scientifique, la culture désintéressée…) s’accommodait fort bien du culte du profit, de l’exploitation des plus faibles, de la compétition des égoïsmes et donc du matérialisme ambiant d’une société où la « transcendance » n’était plus qu’une pétition de principe. Inversement, mes camarades marxistes qui se déclaraient « matérialistes » étaient téléguidés par le dogme « religieux » d’une société idéale, sans classes, aboutissement du devenir inéluctable, dialectique, « scientifique » d’une « providence » historique.

Or Sartre soulignait que cette situation absurde était le cœur de la réalité : l’être humain était toujours au carrefour d’un conflit de devoirs, comme cet étudiant qui au moment de l’Occupation devait se déterminer entre son obligation familiale de rester en France pour s’occuper de sa mère malade et dépendante ou son exigence patriotique de rejoindre la Résistance à Londres pour combattre le nazisme. Oui, « nos actes nous jugent », on doit réinventer sans cesse ses valeurs à travers les choix de l’action ; et ne pas choisir est encore une manière de choix.

Quand je lisais que l’homme est « condamné à être libre », je comprenais que Sartre m’invitait à me libérer des déterminismes socio-historiques (on est le reflet de son époque et d’un surmoi social), à prendre une distance critique par rapport à mon éducation familiale et religieuse, à avoir une juste appréhension de mon profil psychologique et affectif… toutes ces causes n’étant objectivées que pour créer le « libre arbitre » d’un acte authentique, fidèle aux aspirations de mon être profond. Sartre fustigeait les alibi, les faux fuyants de ceux qui n’assumaient pas leur liberté ( les « lâches » et les « salauds »).

Avec l’âge et l’expérience j’ai pu nuancer ou retourner certains points de cette philosophie existentielle. Ainsi la célèbre formule de L’existentialisme est un humanisme, « l’existence précède l’essence » pourrait être amendée à travers l’affirmation d’Heidegger : « L’essence de l’être humain réside dans son ek-sistence » ; exister impliquant en effet de se situer dans le monde physique et historique, selon un mode d’adhésion/distanciation ; exister impliquant en outre d’assumer sa condition humaine, à savoir le fait d’être projeté « hors de soi », dans une autodétermination irrécusable ; en impliquant notre « être » dans le relatif, le contingent, ce que l’on désigne comme l’ « immanence ». Et que signifie « être » sinon l’intuition de la somme des possibles se révélant à chacun de nous pour dessiner sa trajectoire de vie pleinement « œuvrée ».

Sartre ne reconnaissait-il pas lui-même que l’action individuelle était guidée par une intuition universelle, une représentation que l’on se fait de l’humanité, d’un être humain idéal en quelque sorte. Sartre et Heidegger me semblent d’accord sur ce point : l ‘essence de l’être humain consiste à s’inventer à chaque instant, en se défaisant de toutes les catégories abstraites de la raison, y compris les idéologies, comme si chacun devait faire advenir celui qui est présent en lui sous la forme d’une voix intérieure, une intime nécessité que je me résous à appeler « ma conscience ».

Puis-je ajouter que l’existence a toujours été rythmée pour moi par un éternel balancement entre des moments de plénitude, d’enthousiasme, d’ « extase » au sens baudelairien de « transport de l’esprit et des sens », et les phases d’un « exode », un exil positif à la recherche de quelque terre promise, hautement exhaussée ? C’est peut-être le double sens qu’il convient de donner à ce terme d’ « ek-stasis » par lequel Heidegger définissait notre être-au-monde, ou dasein de l’Existant.

AC