Il y a quelques semaines, j’ai lu La Joie, de Charles Pépin, qui m’a amenée à me questionner sur cette émotion singulière, et à y réfléchir de façon plus globale, plus philosophique aussi. 

Jusque-là, je m’étais simplement contentée de la vivre, cette émotion, et je n’avais jamais ressenti le besoin de comprendre ses contours, de creuser son existence. Je me contentais d’accueillir, comme un heureux hasard, sa présence, plus ou moins régulière, plus ou moins furtive. 

Rapidement l’une des premières questions que l’on se pose, à mon sens, quand on s’attarde sur le sujet de la joie est de savoir si l’on peut réellement en parler sans lui associer deux notions qui lui font cortège : le plaisir et le bonheur.

J’ai découvert il y a peu le travail du philosophe Jean Lacroix, qui voyait dans cette trilogie (joie/plaisir/bonheur) des espaces temps différents, mais bel et bien unis : le plaisir étant tributaire de l’instant présent, fugitif, qu’il nous faut cueillir (« carpe diem », cueille le jour), le bonheur nous projetant au contraire dans un absolu, éternel et insaisissable, hors de notre portée humaine. Puis la joie, qui s’inscrirait entre ces deux balises, désignant tout l’espace situé entre les deux, une sorte de plaisir qui se renouvellerait harmonieusement, comme le mouvement des vagues, sur la durée d’une existence. 

Dans Le sens du dialogue, Jean Lacroix s’interroge en effet sur ces notions dans un chapitre qu’il intitule « Plaisir, joie, bonheur » et où l’on peut lire en conclusion : « L’état proprement humain n’est ni le plaisir qui est au-dessous de l’homme, ni le bonheur qui est au-dessus, mais la joie. Et cependant, au plus profond de moi, il y a une nostalgie du bonheur que je ne puis étouffer. […] La joie est la conquête de l’homme, mais le bonheur est le don de Dieu. ».

Mais l’espace médian que serait la joie, n’est-il pas finalement accessible par cette porte d’entrée que serait le plaisir, que l’on chercherait à renouveler sans cesse, parfois même à notre détriment, quand les addictions viennent empiéter sur notre joie de vivre ?

Le philosophe de la joie que fut Spinoza avait déjà mis l’accent sur cette dynamique psychique qui trouve son origine dans le désir, la libido, et s’accomplit dans une quête de la béatitude conçue comme un élan vers la perfection. Ainsi la joie incarnerait un progrès éthique, en nous libérant des « passions tristes », des pulsions négatives, en nous mettant en phase avec l’ordre naturel des choses.

Le bonheur a quant à lui mauvaise presse aujourd’hui, tant il est associé aux idéologies meurtrières ou au fanatisme des religions. En même temps, combien de fois chacun d’entre nous a-t-il ressenti ce sentiment universel, cet invincible appel à un bien-être absolu, total et partagé, une utopie qui nous donne la force et l’énergie créatrice de nous réinventer et de nous transcender ?

Le bonheur, comme le plaisir, seraient-ils donc les deux pôles entre lesquels circulerait le courant alternatif de la vie ? 

Dans le roman de Charles Pépin, le héros associe la joie à l’adhésion à ce qui advient, à l’ordre des choses. Une sorte de satisfaction pleine et heureuse, des circonstances et du contexte, qui sont alors pleinement vécus, quel qu’en soit l’issu. Ainsi, cette adhésion le coupe de tous remords, culpabilité ou même frustration des potentiels tournants pris par la vie. 

Pour ma part, j’aime bien l’idée d’une « fabrique de la joie », une sorte d’état d’esprit, adopté en pleine conscience, qui navigue avec souplesse entre ces deux pôles que sont le plaisir et le bonheur. Car si le plaisir est souvent lié à une forme de hasard, que l’on accueille avec l’innocence des premières fois, le bonheur relève quant à lui d’une sorte de grâce, de sérénité absolue, difficilement atteignable, pour ne pas dire impossible.

Pour ce qui est du plaisir, volupté étrangère à toute morale, j’ai appris en discutant avec mon père que l’on pouvait se référer aux stoïciens, à Sénèque par exemple qui mettait en garde : « les vices s’insinuent en nous par l’intermédiaire du plaisir » … et qui indiquait que ce serait précisément le rôle de la morale de filtrer les affects positifs, constructifs, et de censurer les déviances. 

Cela m’a donné envie de creuser, encore, ce sujet de la Joie et de ses compagnons de route, Plaisir et Bonheur, notamment sur le plan philosophique mais aussi et surtout d’être encore plus attentive à leurs diverses manifestations. D’accroître ma capacité à accueillir mes émotions en pleine conscience et à les reconnaitre à l’échelle de ma vie. 

Un long chemin j’en suis sûre et le début d’un beau dialogue interne.