Depuis plusieurs semaines, une réflexion s’est emparée de mes pensées, c’est celle du rapport au temps. Au temps qui passe, au temps qu’il nous reste, au temps que l’on accorde à telle ou telle partie de notre vie, au temps qui manque. Derrière cette notion de temps, il y aussi l’idée de tempo, de cadence, que l’on donne à notre quotidien, que l’on s’impose ou que l’on subit, dépendant des situations. 

Je crois que c’est en me promenant sur Instagram que cette réflexion autour du temps a germé dans mon esprit. Je me promenais de stories en stories, un peu distraite, comme souvent, quand quelque chose a attiré mon attention : il s’agissait d’une liste, immense, interminable, de « séries vues ces derniers mois ». Il y en avait des dizaines. Certaines, je n’en avais même jamais entendu parler. Et puis, en bas de l’image, il y avait une boîte à questions, invitant les abonnés à suggérer encore, de nouvelles séries ou films à découvrir.

Je ne sais pas pourquoi, ces listes je les voyais défiler sans arrêt, chacun y allait de son petit partage, de son petit palmarès, de sa liste de « check » satisfaisants, mais cette fois-ci, cette liste m’avait sciée en deux. 

Je ne sais pas trop dire pourquoi à ce moment-là en particulier. Peut-être par effet miroir. Cela m’a renvoyée à mes propres dilemmes, à mes propres croyances. À mes différences aussi peut-être. 

En fait, j’avoue secrètement je me suis dit « mais comment font-ils ? ».

Parce que si moi, je devais faire un pas de côté pour analyser avec un peu plus de recul mon propre rapport au temps, j’y apposerais peut-être le mot « fébrilité ».

Moi, j’ai toujours l’impression d’en manquer, de temps. Manquer de temps pour lire. Pour écrire. Pour m’instruire, pour apprendre. Manquer de temps pour eux, pour mes proches. Les appeler, leur écrire des lettres, leur envoyer des fleurs. Leur faire des surprises. Manquer de temps pour apprendre, enfin, à jouer au piano. Ou bien même à en écouter, du piano. Pour lui apprendre à lui, à danser la salsa ou le zouk tiens. Manquer de temps pour me tromper, rater, et recommencer. Manquer de temps pour dormir, longtemps, puis se réveiller, doucement. Manquer de temps pour réfléchir, ne rien faire, penser, m’ennuyer, méditer, divaguer. 

Et puis, alors que ce jour-là, du temps, j’en perds un peu dans le monde du virtuel, je tombe sur cette liste qui vient me narguer. Autant de check qui me questionnent autant qu’ils me désespèrent. 

Alors que l’on expérimente en cette période et pour la toute première fois de notre existence, une vie dénuée de tout loisir, dépouillée, revenue « à l’essentiel », comme diront certains : se nourrir, travailler, dormir ; j’observe une sorte de flou, dans lequel chacun réagit différemment. 

J’observe des besoins exacerbés : celui de braver les interdits, pour retrouver les siens et entretenir un lien social, malgré le danger, celui aussi de faire du sport, qu’il vente ou qu’il neige, comme pour se prouver que l’on garde le contrôle, celui encore de travailler, beaucoup, pour être sûr de survivre dans ce qui deviendra bientôt une arène… quel serait alors le besoin qui se cache derrière toutes ces listes ? 

Un besoin d’évasion ? De divertissement ? De fuite ?

Mais ce sentiment d’évasion est-il encore le même après cet énième épisode, de cette énième saison ? Ou ressentons-nous alors le poids étouffant de notre immobilisme ? 

Je ne sais pas.

Moi, je suis fébrile à l’idée du temps qui passe, ce temps qui, par définition est perdu à jamais. Irrécupérable. J’ai réalisé, avec une lucidité soudaine que véritablement, chaque minute qui passe est une minute que je ne pourrais jamais revivre. Que chaque journée, est une de plus vers la mort, sans vouloir être sinistre. 

Alors, j’avoue que je me mets volontiers la pression quant à la façon dont j’occupe mon temps, dont je convertis cet espace qui m’est donné par la vie pour agir, ou ne pas agir. Alors, pour ne pas tomber dans la dictature de l’action et de la productivité, je me mets en quête de cet sorte équilibre, entre deux systèmes de pensée auxquels je crois : la slow life d’un côté, à condition qu’elle soit vécue en pleine conscience, et la volonté de travailler fort et beaucoup pour mes ambitions. 

Je sais, conclure sur l’idée d’équilibre, c’est facile. Et pourtant, c’est bien là selon moi, le premier pas vers la sérénité.