C’est assez symptomatique, en préparant cet article et tout simplement en allant lire la définition de l’amour propre dans le Larousse, on comprend rapidement que l’amour que l’on se porte est très souvent associé à « une opinion trop avantageuse que l’on a de soi-même », dont les synonymes seraient « la fierté, la présomption » et contraires à « l’humilité, la modestie ». 

Est-il donc si mauvais d’éprouver de l’amour à son propre égard ? Est-il à ce point prétentieux que de développer de la tendresse, de la compassion, de la bienveillance à soi, si tant est que cela est une définition de l’amour ? 

Dans une époque où nous n’avons jamais accordé autant de temps, d’énergie et de moyens financiers à notre bien-être, physique ou mental : sport, psychologie, coaching, alimentation, chirurgie etc. la question de l’amour-propre, l’amour à soi, me semble être une réflexion opportune. 

J’ai longtemps partagé l’idée que, « trop s’aimer » est la porte ouverte à toutes les vanités. J’avais bien en tête le mythe de Narcisse, dont le destin tragique nous apprend assez tôt le danger du désir de son propre reflet. J’avais bien intégré aussi, à quel point, vis-à-vis de l’autre, il était mal perçu de se valoriser, de se mettre en avant, de s’aimer, et de le dire. 

Cela était tantôt perçu comme de l’arrogance, de l’égoïsme, de l’individualisme ou encore de l’orgueil. Je pense notamment aux moralistes du XVIIe siècle et plus généralement aux religieux, qui, au nom d’un altruisme exacerbé, ont tendance à dévaloriser le moi individuel. 

Et peut-être parfois cela est-il vrai, mais ces écueils ne sont-ils pas témoins de notre humanité et, par extension, notre capacité à en prendre conscience, à les dépasser et à les transcender ne fait-elle pas partie des quêtes de l’existence ? De ce qui va donner du sens, un cap, à notre passage sur Terre ? 

Peut-être est-ce ma foi dans le caractère intrinsèquement bon de l’être humain, mais je crois que nous souffrons, intimement, bien plus souvent de notre manque de compassion et d’amour profond pour nous-même que par son excès. Je crois que les jugements et l’intransigeance que nous développons envers nos actes et nos pensées sont une tyrannie insupportable et qu’ils sont source de tant de tiraillements internes, de tant de torture mentale, qu’il est temps de s’y attarder un peu. 

Parce qu’à force d’avoir cultivé l’art du consensus et de la modestie, la dérive n’a-t-elle pas été le sacrifice et l’oubli de ses besoins profonds ? Ou encore la sur-adaptabilité à autrui, pour combler notre besoin profond d’amour, que nous ne saurions pourvoir ? 

À titre personnel, je suis tant de fois tombée dans ces travers : par volonté d’être intégrée, acceptée, validée, et in fine, aimée vraisemblablement. Tant de fois, et par manque d’amour-propre, me suis-je travestie, pour correspondre à ce que l’on attendait de moi. Combien de fois me suis-je détestée de ne pas correspondre au standard de l’autre (quel que soit le visage de cet autre d’ailleurs) ou à ce que j’avais intégré comme étant ce qui est « aimable » ?

Combien de fois aussi, par manque d’amour – profond et inconditionnel – pour moi, ai-je ressenti une vive culpabilité, de ne pas toujours être à la hauteur, dans l’expérience concrète de la vie, de mes principes, de mes ambitions ou de mes aspirations ? 

Quand je vois l’énorme écho dans la société qu’ont des combats comme le body-positivisme ou simplement comme le bien-être s’est enraciné, comme une immense respiration, dans les sociétés occidentales, je me demande à quel point l’étau du désamour individuel s’était refermé sur nous, et à quel point le besoin de développer un amour inconditionnel et pas seulement circonstanciel à son égard est-il devenu urgence ?  

Parce que finalement, l’amour de soi n’est-il pas simplement la volonté de créer de l’espace pour un dialogue interne, permettant la considération absolue de toutes les facettes de son être et de sa personnalité, l’acceptation de ce qui est « soi » dans ses parts d’ombre et de lumière et ainsi, la possibilité de s’en libérer, afin de vivre une existence vraie, sereine et congruente ?