L’idée de ce papier m’est venue lors de l’écoute d’une émission interactive (qui se dénommait une « room ») sur un réseau social « ClubHouse », dédiée à « l’art d’aimer ». Cela a produit beaucoup d’échos dans la calebasse de ma tête, d’abord parce que le contexte de publication de l’œuvre d’Ovide, portant ce titre, sous l’Empire d’Auguste, évoquait  pour moi une époque où, déjà, la passion amoureuse apparaissait subversive mettant à mal le vieil ordre familial romain (Est-ce cela qui valut à Ovide d’être exilé ?) ; et aussi parce que, au XXème siècle Erich Fromm avait repris, dans un ouvrage portant le même titre, une idée similaire, mutatis mutandis : la soif d’un amour sincère, romantique, surgissant  dans un contexte consumériste et matérialiste qui l’excluait (la frénésie sexuelle n’étant qu’un symptôme de l’actuelle aporie amoureuse).

Au demeurant, par son idée directrice, le livre de Fromm pourrait être considéré comme une réécriture en forme de vulgate de l’essai remarquable de Denis de Rougemont : L’Amour et l’Occident. Dans cette somme, revient l’idée que le déclin d’une civilisation se manifeste, parmi d’autres indices, dans le fait que l’inflation du sentiment et des affects liés à l’amour, remet en cause les unions durables sur lesquelles est fondée la cellule familiale (le mariage, plus précisément).

Le deuxième élément du titre de mon papier, le terme grec d’ethos, m’a paru adéquat du fait de sa richesse sémantique ; il désigne une manière d’être, de se comporter, de parler, de penser, un style de vie en quelque sorte. Les Grecs de l’Antiquité l’employaient notamment pour désigner les qualités psychologiques et morales que l’on supposait à un orateur, quand on était à l’écoute de la prestation orale de son discours. Dans un sens voisin, la critique littéraire moderne utilise le mot pour évoquer l’univers imaginaire, psychique et esthétique propre à un auteur : par exemple l’ethos aristocratique de Corneille, distinct de l’ethos janséniste et tragique de Racine. Antoine Compagnon, dans Le Démon de la Théorie, est éclairant à ce sujet, lorsqu’il analyse une esthétique littéraire comme une alliance de la « forme de l’expression » (ce que l’on appelle communément le « style ») et la « forme du contenu », à savoir les thèmes abordés ainsi que leur ampleur et leur disposition (ce que l’on nomme le « fond »).

Pourquoi ce long préambule ? Parce que les jeunes gens qui intervenaient dans leur symposium médiatique, parlant de l’amour, tournaient précisément autour de cette triade théorique de la séduction mise en évidence par les anciens rhéteurs : pathos, logos, ethos. Le terme de pathos, d’où est issu le mot « passion » désignant la vérité affective et émotionnelle, tandis que le mot logos, fait référence à ce qui est raisonnable et rationnel, en entrant dans le champ de la mesure et de la juste mesure. Or il me souvenait que mes parents m’avaient communiqué leur conception de l’amour selon une vision trinitaire que je résume ainsi : un partage fondé à la fois sur une attraction érotique, un projet commun de vie sociale et une connivence spirituelle.  Mes parents avaient souligné que c’était ce dernier point, la sensibilité morale partagée (ils formulaient à leur manière le concept d’ethos) qui était finalement le critère décisif du véritable choix amoureux. Et c’est précisément l’effacement de cette priorité qui constitue le nœud de la crise actuelle.

Dès lors se pose une foule de questions. Faut-il voir dans la promotion individuelle des affects (le pathos contemporain) une voie vers le dénouement de la crise avec l’instauration d’un nouveau pacte amoureux ? Se dirige-t-on, au contraire, vers une nouvelle croyance ou sacralité qui confèrerait au couple des amants la durée des promesses absolues et de la parole solennelle ? Est-ce dans le mariage que nous trouvons l’opportunité d’épouser et d’épanouir le meilleur de nos virtualités humaines ? Une synthèse est-elle possible entre l’exigence passionnelle des individus et la maturation sociale de l’amour ?

Il me semble, pour ma part, que l’ethos du duo amoureux, ne peut faire l’économie de cette perspective métaphysique qui consiste à se projeter vers un absolu inatteignable, de même que deux droites parallèles ne se rejoignent théoriquement qu’à l’infini. Telles seraient deux destinées qui font le choix de tracer deux lignes symétriques, comme une portée musicale (mais avec des méandres !), pour créer la mélodie d’une impossible convergence, d’une communion parfaite reportée indéfiniment « d’âge en âge ».

AC.


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