Le rapport de force entre les personnes m’a toujours fascinée. Je pourrais passer des heures à les observer, les analyser… et aussi déplaisant que cela est pour moi, également à les vivre, ces rapports de force, tant ils sont révélateurs de tempéraments. Des baromètres de personnalité, mais aussi, je crois, de société.

Que ce soit dans mes histoires d’amour, d’amitié, mes rapports professionnels ou même simplement sociaux, au détour d’une boulangerie ou d’un grand magasin … l’énergie qui se crée entre deux personnes est pour moi quelque chose de fascinant. Combien de fois me-suis-je surprise à me perdre dans mes réflexions après avoir justement observé des situations de domination dans la vie quotidienne.

À mesure que j’avance en âge, j’ai le sentiment, pas toujours agréable d’ailleurs, que la norme a petit à petit évolué vers la mise en place d’un rapport de force assez frontal, brusque et surtout systématique. C’est devenu la norme des rapports sociaux quotidiens. Il faut déterminer, c’est obligatoire, et si possible assez tôt dans la relation, quelque soit sa nature, qui des deux domine. Dans notre société actuelle, il paraît essentiel de dominer, d’avoir le dessus, de ne pas être « une victime ».

D’où je viens, la Martinique, j’ai observé que c’est quelque chose de très vrai. De très marqué déjà dans mes souvenirs d’ado. Et ça n’a fait que se vérifier depuis. J’ai même l’impression que ça s’est intensifié au fil du temps, et c’est quelque chose qui a toujours entretenu une forme de distance avec les mentalités parfois caractéristiques de mon île. Une fossé souvent douloureux à constater puisque la Martinique représente pour moi famille, amis et enfance. 

Je pense également que la propension à juger et cataloguer (mettre dans des cases bien définies, aux contours souvent opaques) est quelque chose qui a accentué cette volonté de domination. Il faut, c’est essentiel, occuper la place du plus fort. De celui qui a raison. De celui qui est suivi, qui a autorité. Plutôt que de celui qui suit, cède, se compromet. Pire, de celui qui est consensuel (et donc qui aurait « un manque de caractère »).

Cette nouvelle norme, si elle est nouvelle d’ailleurs (au 17ème siècle, les moralistes ne condamnaient-ils pas déjà la « libido dominandi »), m’amène à me poser de nombreuses questions, notamment sur la typologie des relations humaines.

Est-ce ça l’amitié ? Déterminer entre deux personnes, qui est le décideur ? Celui au « caractère fort », qui derrière cette étiquette confortable, repousse toute opportunité de dialogue et de flexibilité ?

Et l’amour dans tout ça ? Est-ce devenu une faiblesse d’être facile à vivre, concilient, facilement malléable ? Est-ce à ce point une tare que d’être réceptif à l’influence d’autrui ?

Comme si, l’absence de bras de fer faisait perdre sa saveur aux relations humaines. Comme si le vécu d’un rapport de force, permanent, était seule source d’excitation, d’adrénaline et seul indicateur de caractère ?

Combien de fois ai-je entendu : « Ça ne se passerait pas comme ça avec moi, je ne me laisse pas faire, j’ai un gros caractère… ».

N’avons-nous donc de valeur sociale qu’en ces termes ? Est-ce si mauvais de « se laisser faire » ? Ou n’est-ce pas plutôt une formidable opportunité d’exprimer notre tolérance et notre ouverture d’esprit ?

Vous l’aurez sans doute compris. C’est l’approche à laquelle j’ai plutôt envie de croire.

Je suis las de cette dérive permanente des uns et des autres de vouloir contrôler autrui. Contrôler leurs réactions, leurs décisions, la trajectoire de leur vie. Comme pour limiter le champ de leur liberté. Las d’assister à ces bras de fer du quotidiens, dans le cercle professionnel, amical, amoureux, ou même au volant. 

C’est depuis toujours quelque chose qui m’interpelle. Qui me révolte même.

L’effet de groupe, ou de couple d’ailleurs, accentue, on le sait, encore un peu plus ce phénomène de nivellement et de mimétisme. Car si alors, « le leader » trouve des pairs allant dans cette même direction (cette volonté d’infléchir les choix d’autrui) il se sent d’autant plus légitime. On le voit parfois sur les réseaux sociaux ou dans certaines émissions à la télévision.

C’est peut-être d’ailleurs pourquoi, je n’ai jamais vraiment réussi à m’intégrer aux groupes. Ou même aux relations légères et passagères. Les « potes », les « copines ». Je n’ai jamais réussi à en garder dans ma vie sur le long terme. J’entends encore ma mère me reprocher de ne pas soigner « mon réseau. ». Mais en réalité je crois que je m’en fiche du réseau.

Car je ne trouve mon bonheur que dans ces relations profondes et longues, que sont les amitiés et les histoires d’amour. Non pas qu’elles soient plus valables. Car la valeur des relations humaines n’a de baromètre que le degré de bonheur qu’elles nous apportent. Je parle simplement pour moi. De ce que je ressens, dans la vérité de ce dialogue interne.

J’ai tant besoin de sentir cette tolérance dans les relations que j’accepte de construire et dans lesquelles je fais le choix de m’investir. J’ai ce besoin essentiel de savoir que les personnes qui m’entourent m’acceptent, avec toutes mes nuances, dans une forme d’inconditionnel, avec mes faiblesses de visu, sans jamais pour autant avoir l’envie de les utiliser contre moi. Et je m’épanouie aussi à leur rendre la pareille.

C’est peut-être cela d’ailleurs, la preuve de confiance la plus totale : accepter de se montrer vulnérable. Ne pas avoir peur que l’autre exerce sa capacité de contrôle. Exprimer sa liberté, sans retenue. 

J’ai toujours eu la conviction que la plus grande des forces finalement est justement cette capacité à faire preuve d’une bienveillance profonde et sans condition. Qui, même dans vos moments de faiblesse, incombant à votre humanité (et dans lesquels la tentation du jugement et du contrôle sur autrui est forte), vous guide vers un comportement de tolérance et d’ouverture à l’autre.